Le Muet, jour 0 – Journal d’un film guérilla

J’ai rencontré Fabrice Colson sur le tournage de mon premier long métrage guérilla, Le Retour de Marçao. Je le connaissais sans le connaître, probablement comme la plupart d’entre vous, soit par ses nombreuses contributions sur Groland, soit par la campagne d’affichage Uber (Uber au Bois Dormant, c’était lui). J’ai tout de suite été bluffé par la présence du bonhomme. Ca n’est pas qu’une question de physique : c’est une façon d’être à l’écran, dès que quelqu’un d’autorisé lâche le mot « Action ». Voire avant. Et après.

Ep. 1 : Un talent qui bascule

Ce qui m’a convaincu du potentiel de Fabrice, c’est un détail tout bête, une caractérisation de personnage que je n’avais pas mentionnée dans le script, mais dont il a eu l’idée géniale : Vlad, son personnage, est un gros dur russe un peu benêt. Lors d’une partie de poker, dont il ne comprend pas bien les règles, il remporte la partie. C’est une scène de caractérisation assez simple, dont le but est simplement d’introduire la famille de Vlad, les méchants du film.

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(Fabrice as Vlad. Poker Face.)

Tout le monde se met en place. Fabrice saisit les cartes. Action. Et là, il se met immédiatement à basculer d’avant en arrière, le visage fermé, concentré sur son jeu et probablement sur les règles du poker. Il essaye de bien faire. Il essaye de gagner. Son intelligence est en lutte. Un simple balancement, et on y est : on a Vlad, dans toute sa splendeur à la fois naïve, brutale et enfantine. Et moi, j’ai sous la main un comédien surprenant. Je m’étonne qu’aucun réalisateur ne lui ai encore donné de premier rôle. Fabrice est trop modeste pour ça.

Ep. 2 : André débarque… et repart

Remonte alors à ma mémoire un serpent de mer, un projet que je fais traîner depuis des mois : André. Un drame en forme de road movie. Et André s’incarne assez aisément sous les traits de Fabrice. C’est un costume qui lui va bien, qui s’enfile avec naturel. Je VOIS André dans Fabrice, enfin sur Fabrice.

Quelques heures plus tard, je lui en parle. J’évoque quelques road movies que j’aime bien et qui m’inspirent. Je cite Point Limite Zero. Fabrice m’arrête : c’est un de ses films cultes. Quand je lui détaille un peu plus André, je vois ses yeux fixer un point derrière moi, et son visage faire comme si il suçotait un bonbon. Ca, je le constaterai plus tard, c’est qu’il aime l’idée. André fait briller ses yeux et frémir sa moustache. Génial. Le projet prend forme. Intérieurement je salue ma chance. Savoure le potentiel. On va se le faire en guérilla, liberté folle et totale, on va toucher la magie, et la magie va nous servir du homard, bref.

En voiture, quelques semaines plus tard, avec Olivier, un ami producteur. On fait le point sur nos vies le temps de sortir du périph’ puis on parle plus sérieusement de nos projets de cinéma. Je lui raconte André, un synopsis rapide. Mais voilà : Olivier aime ce synopsis. Il y voit un vrai potentiel. Il pense pouvoir trouver des financiers.

Ep. 3 : terrassés

Impossible de refuser à André ce que me propose Olivier ! Une production. Un processus « classique ». Plus de moyens. Plus d’ambition de diffusion. Mais c’est prendre le risque que le film ne se fasse pas si le projet ne trouve pas de financiers. Et c’est de toute façon retarder le tournage, là où un film guérilla rend possible un tournage rapide (possible, mais loin d’être certain, y a qu’à voir Marçao, tiens).

bertrand ploquin fabrice colson(Après les frites)

Déjeuner avec Fabrice. Je lui expose la situation, il est d’accord : on ne peut pas refuser une prod. Frustration et enthousiasme mêlés, c’est pas fréquent. Mais c’est présent. Comme notre envie de retravailler ensemble. C’est là qu’il me parle d’un vieux pitch jamais développé : juste un personnage, un bandit qui se serait coupé la langue lui-même pour ne pas balancer ses copains. Nait immédiatement dans ma tête un synopsis ultra simple. Une vengeance sourde. Calculée. Implacable. J’en dresse les contours à Fabrice alors qu’on nous sert un croque madame copieux, sans parler des frites, et que la terrasse du Père Tranquille est à nous. Regard lointain. Bonbon. Moustache frémissante. On trace rapidement un budget. On échange quelques noms. Quelque chose comme des dates possibles.

Le Muet est lancé.

uber au bois dormant

(Bonne nuit les kids)

Prisoners (Denis Villeneuve), polar familial

prisoners denis villeneuve hugh jackam jake gyllenhaalAprès Incendies (2010), le Québécois Denis Villeneuve signe Prisoners, avec Hugh Jackman et Jake Gyllenhaal principalement (mais aussi Terence Howard impérial, Maria Bello, vue dans Urgences et History of Violence entre autres, qui prouve qu’on peut vieillir à Hollywood et gagner en charme, Paul Dano, vu dans Little Miss Sunshine ou There Will Be Blood, hallucinant, Viola Davis mère complexe, etc.) Et d’emblée, balaise.

Rappelons le pitch de Prisoners :

Alors que leurs parents fêtent Thanksgiving entre amis, deux fillettes disparaissent. L’inspecteur chargé de l’enquête va non seulement déterrer des secrets lourds et liés entre eux, mais aussi affronter le mensonge du père d’une des fillettes, bien décidé à faire justice lui-même.

Un scénario enchevêtré… qui impose des choix

Denis Villeneuve, avec ses deux premiers grands films, impose déjà des lignes directrices : les secrets de famille compliqués, et leur contrepartie : les révélations qui renversent tout.

Dans Incendies (j’y reviendrai), ce thème est inattendu puisqu’il s’agit d’une forme de drame familial, un road movie à la fois géographique et historique dans le passé d’une fratrie, dont on découvre le tissage insoutenable et vertigineux pas après pas.

Mais Prisoners préfère l’angle du polar. Du coup c’est moins troublant : dans tout polar il faut une victime et un coupable. Les motivations du coupables deviennent de facto moins surprenantes, puisqu’elles sont intrinsèques au genre. On aura beau inventer les pires histoires, c’est toujours la course à l’échalotte : on est rattrapé par le genre. Un peu comme les films d’horreur : plus on met de sang, plus on alimente le genre.

C’est d’abord de ça que « souffre » le scénario de Prisoners. Finalement on reste dans les codes du genre. Mais en voulant lier intimement tous ses personnages, en voulant tout expliquer, en cherchant à montrer qu’il n’y a pas de hasard dans nos rencontres, Denis Villeneuve est obligé de faire des choix. Et certains sujets sont forcément moins bien traités que d’autres. Le coup de la religion apparaît comme un cheveu dans la soupe, une motivation mal exploitée, et tirée par les cheveux. Le labyrinthe, idem. N’aurait-il pas mieux valu se concentrer sur l’un des thèmes, et en faire un vrai sujet ? Ou alors, une série, comme True Detective. Il manque peut-être à Prisoners 6 autres épisodes…

Un Casting en or… peut-être un peu trop

Aligner un tel casting après le redoutablement efficace Incendies, c’est une consécration. Le travail de caractérisation de Jake Gyllenhaal est réussi, avec ses tics lorsqu’il cligne les yeux. Il retrouve Denis Villeneuve dans Enemy, et ça promet. Ca sent l’acteur fétiche. Et tant mieux.

Mon souci vient de Hugh Jackman, et plus globalement de ce qu’on peut attendre d’un casting pareil.
Hugh, je ne sais pas vous mais moi, j’ai du mal à le voir ailleurs que dans des rôles où il peut cabotiner. J’ai envie de le voir danser, sauter, sourire comme un gentleman. Ce rôle violent ne lui va pas, j’ai sans cesse le sentiment qu’il lutte lui-même contre un naturel au galop. A chaque scène difficile j’ai la sensation qu’il va sortir un haut de forme et faire trois tours de claquettes. J’entends déjà les cuivres et je vois les danseuses emplumées. Bon, c’est un sentiment très personnel, et je ne voudrais surtout pas que chaque acteur se réduisent à son penchant naturel. D’ailleurs Jim Carrey a parfaitement réussi le grand saut, comme Adam Sandler. Ce n’est donc pas impossible. Mais quelque chose de tragique me manque dans les yeux de Jackman. Ca m’avait fait le coup pour Le Prestige, déjà.

Enfin, et c’est la principale réserve que je ferais, peut-être que Prisoners souffre d’un syndrome Hollywoodien : le même film, avec les acteurs d’Incendies, aurait probablement été un chef d’oeuvre à mes yeux. Comme quoi le casting exige une qualité, impose la claque. Ca aussi, je l’ai déjà ressenti, avec The Two Faces of January : le même film, la même histoire, mais avec d’autres acteurs que Kirsten « je suis love » Dunst et Viggo Mortensen, peut-être que j’aurais adoré. Pourtant, quel couple, mazette.

Mais le plus dingue, c’est que j’ai quand même beaucoup aimé la noirceur de ce film ! Vivement Enemy 😉